Dimanche 10 septembre 2006
Je sais cette fois que c’est pour de bon. Sans vraie prémisse,
elle sort de ma vie, celle du palpable, celle de ces lettres que je reçois et que je caresse des yeux pour y trouver le mot, celui qui clame l’éternité, celui qui n’existe pas. Celle où il est
possible de composer son numéro, jamais sans crainte, mais possible quand même, écouter sa voix qui me répond. Celle où je l’entends rire à l’idée de s’étreindre dans le confessionnal de la
cathédrale, celle où le vertige d’un baiser n’est pas qu’une expression. Je m’éteins donc lentement. La période que je traverse est une ironie au bonheur. Je suis passé de l’exaltation à la mort
le temps d’un éclair, le temps de quatre mois.
Un malheur n’arrive jamais seule. Mon beau-père souhaite poser un point à sa curiosité. Peu avant mon intime
désastre un doute persiste en lui. Un déjeuner en tête-à-tête, de l’alcool, il est doux, je suis cuite et je parle. Il prend connaissance de l’existence de Manon. Est-ce un sentiment logique de
fin d’adolescence ou autre chose ? Il veut la rencontrer. Il réclame encore. Son insistance est troublante. C’est un matin très tôt, seuls dans sa voiture qu’il expliquera m’avoir fait
suivre, étalera l’enchevêtrement exact de mon dernier samedi au « Refuge ». Je reste perplexe, offerte à sa malveillance, confiance bafouée a jamais perdue. Il redemande à rencontrer
Manon rapidement et réponds : « Espère, Manon est plus ! ». Il rétorque sans trop y croire que les filles c’est fini sur un ton
interrogatif. Je déclame fatiguée et pleine d’arrogance : « N’aie crainte, je saurai trouver d’autres bras pour aimer les femmes ». Ma sexualité pose un problème sévère et sévère il sera.
Colère, dans un mouvement imprécis il sort trois billets de 100 F, me les jette au visage en vomissant lentement : « Prends et va te faire sauter par les femelles que tu voudras, c’est moi
qui invite ! En revanche, dimanche à 19 heures précises tu es à la maison et tu dis tout à ta Mère. Bon week-end ! ». Ma mère, pauvre
Mère, pauvre de moi, pauvre homme. Je sors de la voiture, les jambes bien à la verticale du sol, la tête en pleine implosion. C’est à ce moment précis que j’ai commencé à tout faire, à tout
prendre dans n’importe quel sens, dans n’importe quel sens. Je suce son fric au dernier centime. Je vais de-ci, de-là entre fausses amitiés extraverties et conversations lunaires de travestis. Je
les connais bien maintenant. Je me fous de tout, de tous. Que reste-t-il ? Je bois, je danse frénétiquement, j’ai envie de mal car l’on ne fait tant de ce mal. J’ai envie de hurler et je ris
aux éclats. Manon n’est pas là et c’est tant mieux, je suis à pleurer. Je toise les hétéros et caresse les filles en passant, je bois encore, avale la bouche d’une ou deux nanas. Je suis
prostrée, je ne bouge plus. Un couple de filles me ramène chez elles pour prendre un café salvateur afin de pouvoir moi-même conduire. Je crois avoir flirté avec la première des deux quelques
heures plus tôt. Je mènerais presque au plaisir la seconde dans le hall d’immeuble quelques heures plus tard. Presque, par simple méchanceté. 19 heures. Le champagne est servi au salon comme une
tradition qui devient perverse ce soir-là. Mon beau-père jubile, je dis tout, maman fait un malaise, elle pleure, je tremble. Elle dit : « Ton Père me l’avait prédit ». Elle dit : « Dis moi
que c’est fini ». J’aime ma Mère, je mens, je dis oui. Le silence de ma sexualité est prêt pour prendre place des années. La communication avec mon beau-père restera à jamais une vaste idée
reçue. Je passe en un soir de l’adolescence à l’âge adulte.
Manon où es-tu ? Absolu est le vide. J’ouvre le livre vierge, je prends la plume et j’écris : Manon, Manon,
Manon…